C’est Jacques qui aimait l’odeur des freins. Celle de l’habitacle, c’était Robert. Jean et Jipé, c’était le moteur et la transmission. Chacun avait ses petites passions dans le domaine et ensemble, ils pouvaient monter une bagnole en moins d’une semaine, jantes et spoiler compris. Ils bossaient tout le temps à quatre, sans jamais s’engueuler, et personne d’autre dans le région ne pouvait sortir de bagnoles aussi classes. « Ces mecs-là, me répétait mon père, ces mecs-là, tu vois, ils y arriveront. On parlera d’eux dans quelques années, tu verras. »
Et en effet, j’ai vu, quelques années plus tard, le garage pourri tourné en quasi concessionnaire et les mains crades qui maintenant ne faisaient plus qu’ordonner. Et les poignées de mains et accolades de soirées tardives aujourd’hui amères et brutes, parce que ces quatre-là auraient dû en rester à bosser ensemble et à se salir les mains dans le même cambouis. A la place, ils se sont divisés les tâches pour mieux commander, mais aucun d’eux n’était capable de commander comme le suivant, ni n’avait la même idée du commandement. Les ouvriers tout frais débarquaient et en quelques semaines à peine, quelques jours parfois, se barraient en courant sous une pluie d’injures pourtant pas adressées à leur bonne augure, mais à celle des boss qui n’en sortaient pas de s’engueuler sur le comment régner à quatre.
Un jour, on a retrouvé Jean dans la citerne. Mort noyé, le journal a noté. Il n’y a pas vraiment eu d’enquête. Jacques, Robert et Jipé se sont réunis le lendemain. Ils ont décidés d’en rester là. Parce que après les engueulades, et puis la mort de Jean, ça ne ressemblait plus à rien. Jacques est resté dans le business ; Robert s’est reconverti dans les cycles. De Jipé, on ne reçoit que peu de nouvelles. Certains disent qu’il a quitté le pays. D’autres, que c’est lui qui a noyé Jean. Le curé, pour sa part, continue à prier les dépouilles du commerce qui avait fini par donner son nom au village. Trois-Jières. ça ne voulait rien dire, mais ça sonnait bien.



